2063Now | Juillet 2026
L’eau est revenue au cœur des priorités gouvernementales des pays africains et de leurs partenaires internationaux. L’adoption de la Vision africaine de l’eau 2063 par l’Union Africaine en février 2026 place l’eau au même niveau stratégique que l’énergie, les infrastructures ou l’agriculture [1]. Le Tchad a récemment organisé, en partenariat avec la Banque mondiale, le Forum africain de l’eau (16 juillet), dans la continuité du lancement de l’initiative internationale Water Forward, qui vise à faciliter l’accès à l’eau pour un milliard de personnes dans le monde d’ici à 2030. De son côté, le Sénégal coorganisera avec les Émirats arabes unis la Conférence des Nations unies sur l’eau (8-10 décembre).
Au-delà d’une simple approche humanitaire centrée sur l’accès des populations à l’eau potable, qui a prévalu au cours des dernières décennies, les réflexions sont aujourd’hui plus holistiques. Elles présentent l’eau comme une ressource critique, un catalyseur de la transformation économique, ainsi qu’un levier pour la diplomatie et l’intégration régionale face aux risques grandissants de conflits liés à l’eau, en lien avec les dynamiques climatiques, démographiques et géopolitiques, ainsi qu’avec les impératifs de résilience de notre époque.
À travers cet article, 2063Now analyse comment l’eau, une thématique historiquement locale, nécessite désormais, dans un contexte de ressources limitées des États et de fragilité des écosystèmes, une gouvernance régionale, voire continentale, afin de répondre aux défis de ce siècle et d’assurer la prospérité des États et des populations africaines.
Les défis de l’accès à l’eau : un enjeu humain, économique et sécuritaire
Plus de soixante ans après l’ère des indépendances, les pays africains n’ont pas été en mesure de résoudre la problématique de l’eau. Malgré des disparités à l’échelle du continent, avec des pays qui ont su mettre en œuvre des modèles performants de gestion intégrée de l’eau (Maroc, Maurice, Seychelles), plus de 400 millions de personnes n’ont toujours pas accès à un service de base d’eau potable, tandis que près de 700 millions n’ont pas accès à un service de base d’assainissement [2]. L’incapacité à résoudre ces problématiques, relève en grande partie des infrastructures, génère d’importantes externalités négatives pour les populations et les économies africaines.
Au niveau des populations, l’accès à l’eau et à l’assainissement a été reconnu comme un droit humain fondamental en vertu de la résolution 64/292 adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 28 juillet 2010 [3]. Il existe donc un impératif moral pour les pays africains d’en garantir l’accès et la sécurité à leurs populations. Sans un accès équitable à cette ressource indispensable à la qualité de vie, tant sur le plan social que sanitaire, il apparaît difficile d’organiser durablement la coexistence pacifique des populations.
Au-delà de la dignité humaine inhérente à l’accès à l’eau, les conséquences économiques sont considérables. Selon la Banque africaine de développement, les déficits en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène coûtent à l’Afrique au moins 4,3 % de son PIB chaque année [4]. Les secteurs agricole et industriel ne peuvent être compétitifs à l’échelle internationale, transformer localement les matières premières et créer des emplois sans un accès fiable à l’eau. À titre d’exemple, moins de 10 % des terres cultivables sont irriguées sur le continent, ce qui est particulièrement préjudiciable à un secteur qui représente environ 17 % du PIB continental et plus de 50 % des emplois [5].
Les problématiques humaines et économiques seront accentuées par la croissance démographique africaine, qui verra la population du continent doubler au cours des vingt-cinq prochaines années, ainsi que par les conséquences du changement climatique. En effet, la raréfaction des ressources en eau et les déplacements de populations fragiliseront des systèmes hydriques africains déjà sous tension. Ces facteurs constitueront des sources accrues de conflits dans les prochaines décennies s’ils ne sont pas contrebalancés par des investissements massifs dans les infrastructures hydriques, l’agriculture résiliente, la protection côtière et les systèmes urbains. Si rien ne change dans la gestion des bassins fluviaux africains, 920 millions de personnes pourraient vivre dans des zones exposées à un risque de conflit élevé ou très élevé d’ici 2050 [6].
Des ressources partagées, une gouvernance encore fragmentée
Si les conséquences de la gestion de l’eau sont intrinsèquement locales, 90 % des ressources en eau du continent sont partagées au-delà des frontières nationales. L’Afrique est le continent qui compte le plus grand nombre de bassins fluviaux transfrontaliers au monde (63). Des bassins majeurs comme ceux du Nil (11 pays), du Niger (11 à 12 pays), du Congo (9 à 11 pays) ou du Zambèze (8 pays) illustrent la nécessité d’assurer une gestion régionale de l’eau sur le continent [7].
Malgré la création d’une quarantaine d’organisations de bassins transfrontaliers depuis les années 1960, la coopération sur l’eau en Afrique demeure fragmentée. Ces institutions pâtissent de faibles capacités institutionnelles (budgets limités, ressources humaines insuffisantes au sein des secrétariats), ainsi que de mandats insuffisamment définis et peu orientés vers la mise en œuvre de projets. De plus, elles ne bénéficient pas d’un soutien politique suffisant au plus haut niveau des États, dans la mesure où les gouvernements préfèrent gérer individuellement les questions liées à l’eau pour des raisons de souveraineté. Enfin, ces organisations ne disposent pas de pouvoirs politiques ou juridiques leur permettant de résoudre les conflits et les litiges entre les pays membres.
Ces dernières années, le cas le plus emblématique est l’imbroglio qui oppose l’Éthiopie et l’Égypte dans la gestion du Nil, notamment en raison de la construction de barrages hydroélectriques, dont le Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD), inauguré en 2025 [8]. À travers ce projet, les ambitions de développement économique de l’Éthiopie, fondées sur une augmentation de sa production d’électricité, s’opposent aux besoins considérables en eau de l’Égypte pour assurer l’irrigation de son agriculture. Malgré l’appartenance des deux pays à la Nile Basin Initiative (NBI), les tensions ne montrent pas de signes de désescalade.
Malgré ces difficultés, certains exemples constituent de véritables réussites de partenariat transfrontalier. Créée en 1972, l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), qui rassemble le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et la Guinée, démontre qu’une gouvernance supranationale de l’eau peut être un facteur d’intégration régionale [9]. La convention de l’OMVS a mis en œuvre, de façon systématique, le principe d’un partage équitable entre les États membres de la propriété des ouvrages construits ainsi que des bénéfices qui en découlent. De plus, elle prévoit l’approbation préalable, par les États contractants, de tout projet susceptible de modifier de manière significative les caractéristiques du fleuve.
L’eau au cœur des priorités africaines et internationales en 2026
L’année 2026 peut marquer un tournant dans la gestion de l’eau en Afrique et impulser la dynamique nécessaire pour garantir l’accès à l’eau, sa sécurité et l’assainissement pour l’ensemble des populations africaines. L’adoption de la Vision africaine de l’eau 2063 par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine octroie à l’UA un véritable cadre politique continental qui place l’eau au même niveau stratégique que l’énergie, les infrastructures ou l’agriculture. Ce cadre accompagnera les États africains qui cherchent à investir davantage dans les barrages, les systèmes d’irrigation, les réseaux de distribution d’eau potable et les infrastructures d’assainissement afin de renforcer leur résilience face au changement climatique.
Cette dynamique africaine salutaire résonne avec l’effort international porté sur l’eau. Quatre ans avant l’échéance de l’Agenda 2030 et des Objectifs de développement durable (ODD), les institutions internationales ne peuvent se permettre d’afficher des résultats aussi faibles au regard des objectifs qu’elles s’étaient fixés si elles souhaitent bâtir un avenir où le multilatéralisme et la coopération internationale ont encore leur place. C’est dans ce contexte que l’initiative Water Forward a vu le jour, à l’instar de Mission 300 pour l’énergie en 2025. Lancée par le Groupe de la Banque mondiale en avril 2026, Water Forward vise à améliorer la sécurité hydrique d’un milliard de personnes d’ici à 2030. L’initiative cherche à coordonner les réformes des politiques publiques, les investissements et les partenariats afin de renforcer durablement les systèmes hydriques. Son ambition est de faire de l’eau un véritable levier de croissance économique, de résilience climatique et de création d’emplois. La Conférence des Nations unies sur l’eau se tiendra également cette année, à l’invitation des Émirats arabes unis et du Sénégal, et offrira un espace de dialogue stratégique sur ces enjeux. Il s’agit de la deuxième conférence en trois ans consacrée à l’eau, après un hiatus de près d’un demi-siècle depuis celle de 1977 [10], preuve que l’eau et sa gouvernance sont revenues au cœur des débats dans un monde marqué par des tensions hydro-géopolitiques croissantes.
Une fenêtre d’opportunité pour transformer la gouvernance de l’eau
Les pays africains doivent se saisir de cette opportunité singulière pour faire avancer leur agenda sur la scène internationale, harmoniser les initiatives et les organisations africaines existantes afin de créer les véhicules et les plateformes adéquats pour mobiliser les ressources domestiques et internationales en faveur du secteur de l’eau. Dans un contexte de ressources limitées des gouvernements africains et de réduction de la coopération internationale, chaque ressource concessionnelle, philanthropique ou privée mobilisable sur ces enjeux doit être utilisée à travers des projets efficients capables de transformer durablement les conditions de vie des populations. La compétition mondiale pour les capitaux s’intensifie, et l’Afrique ne doit pas manquer cet alignement entre les priorités africaines et internationales sur cette question, car cette fenêtre d’opportunité pourrait ne pas se représenter.
Les réflexions intra-africaines menées dans le cadre de la Vision africaine de l’eau 2063 doivent faire émerger une véritable diplomatie africaine de l’eau, davantage de modèles de coopération à l’image de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS), davantage de partenariats gagnant-gagnant, ainsi que davantage de co-investissements et de copropriété entre les États sur les infrastructures stratégiques, leur permettant ainsi de mobiliser ensemble les ressources domestiques et internationales nécessaires.
La bonne gestion du défi de l’eau en Afrique au cours de ce siècle passera par un renforcement de la coopération régionale et continentale. Une combinaison d’investissements dans les infrastructures, de réduction des pertes dans les réseaux, d’amélioration de l’efficacité de l’irrigation, de réutilisation des eaux usées et de renforcement de la coopération entre les bassins permettrait d’améliorer significativement la sécurité hydrique de nombreux pays africains. L’eau n’est plus seulement un enjeu environnemental ou humanitaire, elle constitue désormais l’un des principaux déterminants de la souveraineté, de la stabilité et de la prospérité africaine.
Source & Bibliographie
- [1] “Vision africaine de l’eau 2063 » et sa politique connexe, Conseil des ministres africains de l’eau (AMCOW), Commission de l’Union africaine (CUA) (2026).
- [2] Banque mondiale, 2026
- [3] “The human right to water and sanitation : resolution / adopted by the General Assembly”, UN. General Assembly (64th sess. : 2009-2010)
- [4] “The African Development Bank Group – Water Strategy 2021 – 2025 | Towards a Water Secure Africa” African Development Bank
- [5] “African Development Bank Annual Development Effectiveness Review 2026”, AfDB, 2026
- [6] World Bank, UN Trade & Development
- [7] “Afrotropical Streams and Rivers – Structure, Ecological Processes and Management”, Tatenda Dalu and Frank O. Masese (2024)
- [8] “Grand Ethiopian Renaissance Dam: how Africa’s largest hydropower project Is powering Ethiopia’s future” Water Power & Dam Construction (2026)
- [9] Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS)
- [10] United Nations Water Conference, Mar del Plata, 14-25 March 1977
Other Sources on the topic
- “Navigating the converging crises of water scarcity, biodiversity loss, and climate change” Franck Gbaguidi, 2023, Eurasia Group
- “The water weapon: How governance gaps are shaping risk | LSEG Sustainable Growth” LSEG Sustainable Growth Podcast (May 2026)
- “Why Water Is Africa’s Next Precious Commodity” Bloomberg Next Africa Podcast (Mars 2026)

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