L’accaparement des terres africaines : souveraineté, sécurité alimentaire et résilience climatique

2063Now | Mai 2026

Les instabilités géopolitiques ont remis au centre des débats les réflexions sur la souveraineté, l’autonomie stratégique et la résilience face aux chocs externes, qu’ils soient d’ordre économique, sanitaire, politique ou climatique. La question de la propriété des terres, notamment arables, est intrinsèquement liée à ces enjeux. Depuis 25 ans, l’Afrique est le continent qui cède le plus d’hectares à des entités privées ou à des gouvernements étrangers. Cette tendance s’accélère en raison des stratégies de résilience économique et alimentaire de nombreux pays, de la spéculation foncière ainsi que du développement des crédits carbone, et ne semble pas prendre la pleine mesure des conséquences potentiellement désastreuses à long terme en matière de souveraineté alimentaire et de réponse aux besoins des marchés domestiques. Cela intervient dans un contexte où les systèmes alimentaires africains sont déjà fragiles, dépendants de nombreuses importations et fortement exposés aux conséquences du changement climatique.

À travers cet article, 2063Now se penche sur l’accaparement des terres africaines, au cœur des convoitises internationales, ainsi que sur les défis qu’il soulève, les solutions à la disposition des gouvernements et les mécanismes de résistance des populations civiles.

Les nouvelles convoitises foncières : résilience alimentaire, marchés carbone et spéculation

La volatilité des matières premières et des prix des produits alimentaires depuis la fin des années 2000, ainsi que la croissance des besoins alimentaires mondiaux, ont créé une pression sur l’acquisition des terres dans les pays émergents, notamment en Afrique, qui abrite 60 % des terres arables non cultivées du monde [1]. À cela s’est ajouté le développement des projets de compensation carbone et l’émergence de nouvelles classes d’actifs liées à la nature, notamment les forêts, portées par les multinationales et les gestionnaires d’actifs des « pays développés ».

Par ailleurs, dans un contexte géopolitique mondial incertain et exposé à des risques protéiformes (climatiques, géopolitiques, sanitaires), les États ont fait de la résilience économique, notamment alimentaire, un axe majeur de leurs stratégies extérieures et de leurs partenariats internationaux afin de faire face à des capacités de production locales limitées (terres arables disponibles, stress hydrique), ainsi qu’à une demande croissante alignée sur leur croissance démographique et économique.

Si la Chine et ses entreprises sont souvent associées au phénomène de l’accaparement des terres (premier acheteur mondial) dans le cadre de la stratégie des Nouvelles Routes de la soie, « l’Empire du Milieu » est loin d’être le seul acteur actif en Afrique. En effet, les États-Unis, les pays européens, à travers de nombreuses entités privées et entreprises basées en Suisse, au Royaume-Uni et en France, ainsi que certains pays asiatiques, dont l’Inde, jouent un rôle prépondérant dans l’achat de terres en Afrique [2].

Plus récemment, les pays du Golfe, très dépendants des importations alimentaires, à l’instar des Émirats arabes unis, du Qatar et de l’Arabie saoudite, ont accentué leurs investissements dans le secteur agricole africain et dans les infrastructures afin de pallier leur climat aride, le manque de terres arables et les ressources limitées en eau douce [3].

Indépendamment des pays d’origine des entités, les transactions sont principalement réalisées par des sociétés privées, des fonds souverains, des structures offshores ou encore des multinationales, mais elles sont souvent opaques et difficiles à retracer. Depuis 2012, le collectif de chercheurs International Land Coalition (ILC) a mis en œuvre la base de données Land Matrix Initiative afin de favoriser le suivi et la transparence des transactions pour les sociétés civiles [4].

Parmi les pays les plus touchés par le phénomène de cession ou de location de terres à des parties étrangères depuis 2000, on retrouve le Soudan du Sud (près de 2 millions d’hectares cédés ou loués), la République démocratique du Congo (1,4 million d’hectares), le Gabon (1,1 million d’hectares), le Mozambique (1,1 million d’hectares) et l’Éthiopie (plus de 800 000 hectares) [5].

L’accaparement foncier : un risque pour la souveraineté alimentaire et la résilience climatique

La cession faiblement encadrée de terres sur le continent africain à des parties étrangères constitue une perte de souveraineté inédite depuis la fin de la colonisation. Elle s’inscrit en rupture avec les conceptions traditionnelles de la propriété foncière de nombreuses nations et civilisations africaines, pour lesquelles, historiquement, la terre ne se vend pas, et encore moins à des intérêts étrangers.

Outre la question de la souveraineté, l’accaparement des terres constitue un véritable facteur d’insécurité alimentaire. Malgré un potentiel arable certain et un secteur agricole qui représente plus d’un tiers du PIB continental et 70 % de l’emploi, l’Afrique est importatrice nette de produits alimentaires, avec une facture moyenne d’importations alimentaires de 15 milliards de dollars en 2023 [6]. Faute de rendements agricoles élevés, d’une faible généralisation de l’irrigation et de chaînes de valeur insuffisamment structurées, notamment dans la conservation et les fertilisants, plus de 20 % de la population d’Afrique subsaharienne est exposée à la famine ou à des risques de famine [7].

Ces fragilités structurelles sont exposées aux conséquences du changement climatique et à la croissance démographique du continent. Ces deux phénomènes vont accentuer la pression sur les systèmes alimentaires des pays africains, avec une demande plus élevée et des écosystèmes menacés par le stress hydrique, les incendies et une régénération plus lente des sols. Par ailleurs, l’accaparement foncier participe souvent au développement de monocultures intensives (céréales, agrocarburants) à destination de l’exportation. Ces arbitrages, dans un contexte de terres limitées, ne permettent pas de réduire l’écart entre la demande des populations et la production alimentaire.

Enfin, l’agriculture africaine est majoritairement paysanne et familiale, sur des terres transmises de génération en génération. Les transactions participent parfois à la spoliation des populations autochtones, souvent lésées au profit d’intérêts financiers et au mépris du droit coutumier et communautaire, qui peine à les protéger lorsque les États ne se saisissent pas de ces enjeux.

Quelles solutions pour endiguer les dérives de l’accaparement des terres ?

Face aux nombreux défis susmentionnés, il revient en premier lieu aux gouvernements de se saisir du sujet afin de protéger la souveraineté des pays et les droits des populations. Il apparaît nécessaire d’organiser des assises transpartisanes avec la société civile pour définir une stratégie foncière pour le siècle à venir, d’encadrer constitutionnellement toute cession de terres à des parties étrangères et de créer des garde-fous pour veiller à la bonne application des lois sur le terrain.

Le renforcement de l’intégration du droit coutumier dans le droit national et continental est indispensable pour protéger les populations paysannes et les communautés autochtones. Sur cette base, les États doivent accélérer la délivrance et la formalisation des titres fonciers en milieu rural et constituer des cadastres numériques pour faciliter la transparence.

Les populations civiles et les organisations non gouvernementales doivent également continuer à se battre pour faire prévaloir leurs droits et exiger la transparence de la part de leurs gouvernements. En République du Congo, la mobilisation citoyenne a réussi à faire reculer le gouvernement sur un projet de cession de terres au Rwanda acté en 2022 dans les départements du Pool, de la Bouenza et du Niari [8]. La multiplication des bases de données africaines publiques, à l’instar de la Land Matrix Initiative, est essentielle pour aider les populations, les ONG et les partenaires internationaux à s’informer sur ce sujet essentiel. De même, de nouvelles formes d’organisation et de suivi des droits fonciers peuvent émerger de la société civile au niveau local et national, en s’appuyant par exemple sur des initiatives existantes comme le cadre des Nations unies pour évaluer la continuité des droits fonciers [9].

Au-delà du sujet de l’accaparement des terres se pose la question de la création de valeur pour le secteur agricole en Afrique. Nous analyserons dans un prochain article comment faire des terres arables africaines un levier de création de valeur, d’emplois, d’amélioration du bien-être des populations et de protection de l’environnement et des communautés.

Sources & Bibliographie

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