2063Now | Avril 2026
L’annonce de la création du fonds souverain ivoirien s’inscrit dans une dynamique continentale amorcée il y a une quinzaine d’années, qui a vu de nombreux États se doter de véhicules d’investissement publics pour soutenir leur développement économique, gérer la rente issue des ressources naturelles ou encore piloter des portefeuilles d’entreprises publiques. Au-delà de ces mandats classiques, comment les fonds souverains africains peuvent-ils aller plus loin, en s’inspirant des meilleures pratiques internationales, pour devenir de véritables catalyseurs d’investissements domestiques et étrangers, ainsi que des instruments au service de l’influence stratégique des États, à l’instar des fonds des pays du Golfe et d’Asie ?
Un véhicule d’investissement au service des Etats
Les fonds souverains sont des fonds d’investissements détenus par des Etats. Leurs fonctions et mandats varient selon la structuration de l’économie des pays et se sont sophistiqué avec la mondialisation, le renouveau du capitalisme d’Etat, ainsi que l’émergence de nouvelles classes d’actifs et de stratégies d’investissements domestique et à l’international. Ils se distinguent par leur perspective d’investissement à long-terme et leur recherche de rendement ajusté au risque à travers leurs portefeuilles d’actifs.
On attribue au Koweit la création du premier fonds souverain en 1953 pour gérer les excédents commerciaux créés lié à l’exploitation pétrolière. On distingue plusieurs catégories de fonds souverain, premièrement par source de capitalisation (ressources naturelles ou excédents commerciales, parfois les deux), et par mandat (stabilisation, réserve, stratégique, développement/diversification économique) [1]. Néanmoins, les frontières sont désormais beaucoup plus poreuses, et il existe en réalité autant de mandats qu’il existe de fonds souverains, et ces derniers s’adaptent aux spécificités de leur économie et des visions stratégiques prônées par les gouvernements.
D’après l’institut Global Sovereign Wealth Funds (Global SWF), il existe plus d’une centaine de fonds souverains dans le monde, gérant collectivement près de 15 000 milliards d’actifs sous gestions soit près de 14% du produit intérieur brut mondial en 2025. Parmi les 10 plus gros fonds souverains (classement ci-dessous), cinq sont en Asie, quatre dans les pays du Golfe, et un en Europe, preuve du rôle grandissant de ces régions dans l’économie mondiale, et de leur capacité à peser dans la définition des enjeux de ce siècle (transition énergétique, intelligence artificielle, chaines de valeurs) grâce à de forte capacité d’investissement dans un contexte de croissance économique faible dans les pays occidentaux.

Parmi les fonds souverains les plus puissants et innovants, Government of Singapore Investment Corporation (« GIC », Singapour) et Mubadala Investment Company (« Mubadala », Émirats arabes unis) constituent des exemples intéressants alliant investissements domestiques et leadership international.
Créé en 1981, GIC est l’une des trois entités d’investissement souveraines de Singapour chargées de la gestion des réserves du pays, aux côtés de l’Autorité monétaire de Singapour (MAS) et de Temasek. Elle gère la majeure partie des actifs financiers du gouvernement, avec une stratégie d’investissement de long terme visant à préserver et accroître la valeur internationale des fonds qui lui sont confiés. Grâce à une gouvernance de premier ordre et à de solides capacités internes, GIC a pu, au fil des années, constituer un portefeuille diversifié structuré autour de trois grandes classes d’actifs : les actions (51 %), les obligations (26 %) et les actifs réels (23 %), répartis à l’échelle mondiale (49 % dans les Amériques, 24 % en Asie-Pacifique, 20 % en EMEA, 7 % au niveau global). Les rendements générés par GIC au fil du temps ont permis au gouvernement de financer de nouveaux investissements de long terme, notamment dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et développement, la santé, ainsi que l’amélioration de l’environnement physique.
Mubadala est un fonds souverain émirati de près de 385 milliards de dollars. Le fonds se distingue par son rôle prééminent dans la stratégie d’investissement et de partenariats internationaux des Émirats, ainsi que par un accent marqué sur les industries stratégiques pour le futur, telles que l’aéronautique, l’immobilier, l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs, la santé et les énergies renouvelables, notamment via un certain nombre d’entreprises en portefeuille (G42, Masdar, DP World).
Les fonds souverains africains, nouveaux catalyseurs du développement
L’essor mondial des fonds souverains s’est également produit sur le continent africain. Le Sovereign Wealth Funds Institute (SWFI) estime à 32 le nombre de fonds souverains nationaux et sous-nationaux en Afrique (600 milliards de dollars d’actifs sous gestion), dont près de la moitié ont été créés entre 2010 et 2022 [2] [3]. L’annonce de la Côte d’Ivoire s’inscrit dans ce sens et d’autres fonds souverains devraient être créés prochainement, à l’instar du fonds souverain de Guinée en cours de structuration, qui sera adossé aux revenus miniers du projet Simandou.
Les mandats et structures des fonds souverains africains ont rapidement dépassé les missions classiques de stabilisation et de réserve pour se sophistiquer au fil des ans et devenir des catalyseurs de capitaux domestiques et internationaux au service des enjeux de développement économique (infrastructures, énergie) et de la création de champions économiques locaux. Les fonds souverains disposent d’un positionnement unique dans les écosystèmes institutionnels africains pour délivrer avec succès des projets avec des acteurs privés. En effet, ils disposent d’un lien direct avec le gouvernement, d’une capacité d’investissement propre, tout en bénéficiant d’une autonomie opérationnels, et de professionnels souvent passé par le secteur privé et le milieu des investissements.
Le fonds souverain nigérian (Nigerian Sovereign Investment Authority – NSIA) fait figure de modèle en Afrique en matière de gouvernance, d’innovation financière, de soutenabilité et d’impact. Créé en 2012, NSIA assure la gestion de trois fonds distinct dédiés respectivement aux infrastructures (Infrastructure Fund), aux générations futures (Future Generation Fund), et à la stabilisation du budget fédéral en cas de choc externes (Stabilisation Fund). Cette approche permet à l’institution de remplir plusieurs mandats, d’investir localement de manière stratégique dans les infrastructures, les secteurs de l’énergie (à travers sa compagnie dédié RIPLE), de la santé (Medserve) et de l’agriculture, tout en investissant dans des fonds de fonds pour l’entrepreneuriat local et dans les indices boursiers internationaux de manières contracycliques pour garantir des revenus constants pour les générations futures. Grâce à sa réputation et la qualité de ses équipes, NSIA est devenu un partenaire de choix au Nigéria pour mobiliser les investisseurs nigérians et internationaux sur des projets en co-investissement. Enfin, en matière de gouvernance et de soutenabilité, NSIA a été l’un des premiers en Afrique a publié annuellement un rapport de soutenabilité. NSIA est également directement impliqué dans la définition de la stratégie de marché carbone du Nigeria, est l’un des fondateurs de la Green Guarantee Company (une iniative internationale pour accélérer les financements climatique), et a récemment été accrédité par le Green Climate Fund. De plus, le fonds a adopté les Principes de Santiago et le cadre OPSWF, deux initiatives rassemblant les fonds souverains internationaux respectivement sur les questions de gouvernance interne (International Forum of Sovereign Wealth Funds – IFSWF) et d’investissement durable (OPSWF Network), et est signataire de l’initiative Principle for Responsible Investment (PRI).
A l’image du NSIA, de nombreux fonds souverains africains sont devenus des véhicules protéiformes, catalyseurs financiers pour l’économie local et partenaire de premier choix pour les partenaires internationaux [4].
Le fonds souverain égyptien (The Sovereign Fund of Egypt – TSFE) est l’un des principaux acteurs du rapprochement économique opéré depuis quelques années et des nombreux partenariats signés entre l’Egypte et les pays du golfe. TSFE travaille étroitement avec les fonds souverains saoudien (PIF) et émiratis (Abu Dhabi Developmental Holding Company – ADQ) sur des projets dans les secteurs des infrastructures et de l’énergie (énergies renouvelables, hydrogène). Le Fonds souverain angolais (Fundo Soberano de Angola -FSDA) a annoncé en décembre 2025 la création d’un fonds panafricains de 500 millions de dollars dédié aux infrastructures en partenariat avec le gestionnaire d’actif Gemcorp Capital [5]. Au Sénégal, le FONSIS a travaillé à de multiples reprises avec des institutions multilatérales, notamment dans le cadre de ses programmes dédiés à l’énergie et l’immobilier avec la Société Financière Internationale (SFI), ou encore des partenaires philanthropiques comme l’Africa Climate Foundation (ACF) et le Global Green Growth Institute (GGGI) pour le lancement de son Fonds Vert Energie (Renewable Energy and Energy Efficiency Fund – REEF) pour financer la transition énergétique du pays [6].
Renforcer l’impact des fonds souverains africains : compétences, partenariats et stratégies d’influence
Pour aller plus loin dans leurs missions et renforcer leur impact au niveau national et international, les fonds souverains africains doivent se focaliser sur le développement de leurs compétences internes, l’accroissement des partenariats entre fonds souverains et des investissements en Afrique et dans le monde, la prise de participation dans des entreprises internationales stratégiques et la consolidation de leur position au sein de leurs écosystèmes institutionnels nationaux.
Au-delà des mandats et des ambitions des fonds souverains africains, c’est leur capacité interne et les compétences des équipes qui permettront de mener à bien les projets. La complexification des mandats et la diversification des classes d’actifs au sein des portefeuilles des fonds souverains requièrent un éventail de compétences large, ainsi que le développement constant des compétences des équipes tout au long de leur parcours professionnel. Le cabinet Kearney a déterminé un ensemble de dix compétences et fonctions clés dont un fonds souverain stratégique devrait être doté pour assurer son bon fonctionnement, réparties en deux catégories : l’investissement et la gestion de portefeuille [7]. Dans la première catégorie, on retrouve les fonctions de recherche, de due diligence, de trading, de hedging et d’investissement dans les infrastructures. Pour assurer la gestion de portefeuille, les fonctions de gestion des risques et de la soutenabilité, l’économie du développement, les expertises sectorielles, ainsi que les fonctions de gestion des actifs physiques et stratégiques, sont nécessaires. Le développement des compétences internes pour les fonds souverains africains permettrait d’accroître leur autonomie et de réduire les coûts d’intermédiation. NSIA s’est doté d’un programme de jeunes talents (NSIA Young Leaders Program) via un graduate program de deux ans pour assurer la formation des futurs leaders du fonds à travers les fonctions clés de l’institution.
En termes de convergence et de développement des investissements intra-africains, les fonds souverains disposent de nombreuses incitations économiques et politiques à travailler plus fréquemment ensemble, tant de nombreux projets structurants pour le développement du continent, notamment dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et des corridors industriels, dépendent de plusieurs pays. La création en 2022 du Forum africain des investisseurs souverains (Africa Sovereign Investors Forum – ASIF), à l’initiative des fonds souverains du Maroc (Ithmar Capital), de l’Angola (FSDEA), du Sénégal (FONSIS), du Nigeria (NSIA), de l’Égypte (TSFE), du Gabon (FGIS), de l’Afrique du Sud (PIC), du Ghana (GIIF), du Rwanda (Agaciro) et de Djibouti (FSD), s’inscrit dans ce sens et constitue une plateforme d’échange et de collaboration nécessaire au niveau continental [8]. La Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), récemment promue par la Banque africaine de développement (BAD), ambitionne également de capitaliser sur les fonds souverains pour assurer une meilleure mobilisation des capitaux privés africains pour les projets de développement [9].
Dans une perspective de création de chaînes de valeur compétitives, d’industrialisation et de création d’emplois, les fonds souverains africains doivent investir dans les secteurs stratégiques de l’économie pour assurer l’autonomie des économies africaines. Les infrastructures numériques (câbles, centres de données, semi-conducteurs) et les métaux critiques constituent des pans stratégiques dans lesquels des capitaux africains sont nécessaires pour développer des industries et des champions locaux.
Le développement de stratégies d’investissement pour entrer au capital des multinationales utilisant des matières premières africaines pour leurs produits finis permettrait aux pays africains de gagner en influence dans les négociations entre fournisseurs et acheteurs, de bénéficier des revenus et dividendes versés par ces compagnies et de se protéger contre les variations des prix des matières premières. À titre d’exemple, le fonds souverain nigérian pourrait investir dans les actions des majors pétrolières ; le nouveau fonds ivoirien pourrait prendre des parts dans Nestlé, Mondelez ou Mars, ainsi que dans les principaux négociants de cacao (Olam, Cargill, etc.) ; de même, les pays à revenus miniers comme la Guinée ou la RDC pourraient investir dans le capital des majors et des négociants (Glencore, Vitol, Trafigura, etc.). Cette stratégie permettrait aux pays africains de bénéficier de revenus sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Enfin, à l’heure où les country platforms s’annoncent comme de nouveaux outils permettant aux pays de mobiliser des capitaux publics et privés pour financer leurs investissements durables, il revient aux fonds souverains africains, sur le modèle de la BNDES qui a structuré avec succès le programme d’investissement au Brésil en 2024 (Brazil Climate and Ecological Transformation Investment Platform – BIP) [10], d’utiliser leur positionnement stratégique et leur expérience dans la structuration de partenariats internationaux pour assurer le leadership dans la constitution future de ces feuilles de route.
Source & Bibliographie
- [1] “What is a Sovereign Wealth Fund?” IFSWF
- [2] “List of 32 Sovereign Wealth Fund Profiles in Africa”, Sovereign Wealth Funds Institute
- [3] “Sovereign Wealth Funds in Africa: Unlocking Growth, Driving Development and Attracting Foreign Capital” Cleary Gottlieb, 2023
- [4] “The Innovative Landscape of African Sovereign Wealth Funds”, Wilson Center, Victoria Barbary, 2025
- [5] “Gemcorp Capital and FSDEA announce plans for new Pan-African Infrastructure Fund”, Fundo Soberano de Angola, 2025
- [6] “Roundtable discussion on financing the Senegal Green Energy Fund: FONSIS launches an energy transition accelerator”, FONSIS, 2025
- [7] “The next frontier of SWFs: how can SWFs attract and retain the right capabilities”, Kearney
- [8] “Angola to Host Africa’s Sovereign Wealth Summit as the Continent Mobilises Its Own Capital for Structural Transformation” FSDA, 2026
- [9] “NAFAD: Highlights of a historic agreement”, AfDB, 2026
- [10] BIP Brazil

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