2063Now | Avril 2026
Dans le contexte des nouvelles lois adoptées au Burkina Faso (septembre 2025) et au Sénégal (mars 2026), cette tribune d’opinion de 2063Now se concentre sur la recrudescence de la criminalisation de l’homosexualité et des communautés LGBTQ+ observée en Afrique ces dernières années. Ce phénomène apparaît à la fois comme le symptôme d’un conservatisme croissant au sein des opinions publiques africaines et comme l’expression d’un cynisme politique de nombreux dirigeants qui, pour pallier les difficultés socio-économiques auxquelles ils sont confrontés, inscrivent leurs actions dans une logique d’exaltation de la souveraineté nationale face aux impérialismes et de promotion de valeurs dites « africaines ».
Le relatif échec des aspirations de prospérité économique et de pluralité politique alimente le conservatisme des opinions publiques africaines
L’échec de nombreux pays africains à résoudre des enjeux cruciaux de développement, plus de 60 ans après les premières indépendances (réduction de la pauvreté, accès à l’énergie, à la santé, autosuffisance alimentaire, lutte contre la corruption, etc.), ainsi que leur difficulté à formuler une vision stratégique face aux différents impérialismes, ont nourri les frustrations des populations et alimenté les extrémismes politiques et religieux.
La démocratie et l’État de droit (et, par extension, les droits de l’Homme), souvent accusés par leurs détracteurs de contribuer aux échecs des nations africaines, sont pourtant des outils puissants pour assurer la construction du vivre-ensemble et la protection des populations vulnérables. Amílcar Cabral soutenait que des concepts comme la liberté, la paix et la révolution sont dénués de sens s’ils n’entraînent pas une réelle amélioration des conditions de vie [1]. Sans une réflexion approfondie sur la protection des droits humains, notamment ceux des plus vulnérables, toute aspiration à l’émancipation ou à la révolution reste incomplète, car elle laisse certains groupes sous le joug de systèmes oppressifs et prédateurs. Pire encore, l’absence de protection des plus faibles et marginalisés ouvre la voie à la désignation de boucs émissaires pour expliquer les crises internes.
Une criminalisation croissante des communautés LGBTQ+ sur fond de radicalisation politique et religieuse
Le continent africain est le théâtre d’une intense compétition religieuse messianique entre différentes religions et leurs courants, cherchant à conquérir le plus grand nombre de fidèles. Le potentiel démographique du continent, combiné aux préjugés racistes envers les cultures et religions endogènes par les populations extérieures, a fait de l’Afrique une cible privilégiée pour les religions monothéistes à vocation universaliste depuis ses premières interactions avec les mondes occidental et arabe, puis lors des traites négrières et de la colonisation.
Plus récemment, après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de guerre froide et dans la lignée du télévangéliste américain Billy Graham, de nombreuses Églises et organisations privées américaines (cf. National Prayer Breakfast…) ont massivement investi dans des tournées d’évangélisation, l’ouverture d’églises et la formation de jeunes leaders pour promouvoir leur vision du monde, notamment sur des questions sociétales comme la famille, l’homosexualité, l’éducation sexuelle et l’avortement. Des ONG telles que Family Watch International ont fait de certains pays africains, à l’instar de l’Ouganda, de véritables laboratoires politiques de l’idéologie conservatrice afin de faire avancer, dans l’ombre, la mise en œuvre de législations conservatrices sur ces questions. [2]. Plus récemment, des Églises brésiliennes, japonaises, coréennes et russes ont rapidement suivi cet élan, se multipliant à grande vitesse sur le continent, de même que les « mégachurches » africaines, tandis que peu de gouvernements africains ont pris la pleine mesure de ce phénomène de société [3].
Des dynamiques similaires sont observées dans l’expansion de l’islam dans de nouvelles régions du continent (comme l’Afrique australe et centrale) et dans le déclin du soufisme, remplacé par des approches religieuses plus radicales en Afrique de l’Ouest, soutenues par des programmes humanitaires, d’échanges et de formation financés par la Turquie et les pays du Golfe [4].
La diffusion de ces discours religieux au fil des décennies a contribué à la radicalisation des opinions publiques et des sociétés civiles africaines, déjà conservatrices. Les victoires de Donald Trump en 2016 et 2024 et de Jair Bolsonaro en 2017, soutenus par les communautés évangéliques radicales, préfigurent une montée en puissance de la religion dans les débats politiques africains, notamment avec la promotion de discours anti-LGBT. En novembre 2025, la tournée africaine (Gabon, Ghana, République démocratique du Congo, Rwanda, Ouganda) de Paula White-Cain, pasteure évangélique et conseillère spirituelle de Donald Trump, a marqué un nouvel alignement entre les objectifs des courants religieux en Afrique et la diplomatie américaine [5]. Les frappes américaines au Nigeria en décembre 2025 pour mettre fin au « génocide des chrétiens au Nigeria » (thèse avancée par des groupes religieux, réfutée par de nombreux chercheurs et experts) s’inscrivent également dans cet alignement et l’influence grandissante des mouvements religieux sur la géopolitique mondiale [6].
Au niveau africain, plusieurs politiciens et militants politiques, au nom d’un prétendu retour aux « valeurs africaines » et de la lutte contre l’impérialisme occidental, font et feront des personnes LGBT des boucs émissaires des problèmes économiques et sociétaux de leurs pays. Ce discours, qui a longtemps été en toile de fond, est revenu au premier plan depuis les années 2010 en réponse aux légalisations du mariage homosexuel dans de nombreux pays occidentaux (France 2013, États-Unis 2015) [7] et dans un contexte de ralentissement économique continental consécutif à la fin du super-cycle des matières premières. La polarisation croissante du monde et le repli communautaire ont accentué la pression sur les communautés LGBT partout dans le monde.
On observe également sur le continent une forme de radicalisation sur ces questions, à l’exception de certains rares pays comme l’Afrique du Sud, le Botswana ou le Cap-Vert. En décembre 2023, le président burundais Évariste Ndayishimiye avait appelé à « lapider » les homosexuels [8]. Dans un rapport publié en janvier 2024, Amnesty International explique comment 12 pays africains ont adopté de nouvelles lois pour cibler et discriminer de manière systématique les personnes LGBT+ : Botswana, Burundi, Eswatini, Ghana, Kenya, Malawi, Mozambique, Namibie, Ouganda, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe [9]. En 2024, toujours, le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM) s’est opposé à la décision historique du Vatican d’autoriser la bénédiction des couples de même sexe, et ce au nom, assez paradoxal, de « l’éthos culturel des communautés africaines » [10].
C’est sur cette même approche que le Burkina Faso, dans le cadre de la révision du Code des personnes et de la famille, a introduit en septembre 2025 la criminalisation des relations homosexuelles comme infraction pénale passible de peines de prison de deux à cinq ans ainsi que d’une amende pouvant aller jusqu’à 10 millions de francs CFA [11]. Au Sénégal, le Parlement a adopté une nouvelle loi renforçant la criminalisation de l’homosexualité. Le nouveau texte promulgué par le gouvernement intègre désormais une peine de prison de 5 à 10 ans pour les actes dits contre nature, des amendes de 100 000 à dix millions de francs CFA, ainsi qu’une interdiction de la promotion, du financement et du soutien de l’homosexualité, de la bisexualité et de la transsexualité [12].
L’ensemble de ces discours et dispositions, à des degrés de violence divers, pousse les populations à commettre l’irréparable et alimente un contexte de suspicion permanente et de dénonciations calomnieuses à d’autres fins. La multiplication des faits divers violents et sordides nécessite le respect de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, ainsi que la mise en place de cadres légaux pour protéger les populations LGBT contre la violence et leur permettre de revendiquer leur droit de vivre dans leurs pays [13].
Cartographie des législations opposés aux relations homosexuels en Afrique

Source: “Tolerance still in short supply for LGBT rights in Sub-Saharan Africa”, Control Risk, 2021
Le respect des droits et la protection des groupes les plus vulnérables peuvent constituer le fondement de l’unité nationale
Les aspirations à la prospérité économique des pays africains ne doivent pas occulter l’importance cruciale de l’État de droit pour la protection des minorités, notamment dans des contextes souvent plurinationaux et confessionnels. De plus, le respect des droits et la protection des groupes les plus vulnérables peuvent constituer le fondement de l’unité nationale dans des pays encore trop souvent fragmentés par des disparités socioculturelles.
Dans un monde marqué par la redéfinition des identités nationales, cet horizon peut constituer une boussole idéologique, offrant aux pays africains une protection contre les divisions et le chaos. L’intégration harmonieuse de cette approche avec les valeurs « traditionnelles africaines » est essentielle pour garantir un vivre-ensemble indispensable à la construction d’une prospérité durable et partagée.
L’approche philosophique et humaniste de l’Ubuntu, popularisée par Desmond Tutu et Nelson Mandela en Afrique du Sud, relie l’humanité individuelle à l’humanité collective. Construire des sociétés incapables de garantir les droits de tous, en particulier des plus vulnérables, violerait ce principe et mènerait à une impasse.
Cette philosophie peut aider les pays africains à se structurer en communautés solidaires, prêtes à relever les défis du siècle, que l’individualisme, le consumérisme et le « chacun pour soi » ne permettront pas de surmonter efficacement. Garantir la paix sociale et civile est une priorité essentielle pour permettre aux États de se concentrer pleinement sur leurs objectifs économiques et sociaux.
Sources & Bibliographie
- [1]“Amilcar Cabral – Recueil de textes introduit par Carlos Lopes” Centre Europe – Tiers Monde (CETIM), 2013 cit. page 15
- [2] « Homophobia in Africa: American Influence? » ARTE TV, 2024
- [3] “Rwanda shuts down thousands of evangelical churches” TRT World, 2025
- [4] Süsler B, Alden C. Turkey and African agency: the role of Islam and commercialism in Turkey’s Africa policy. The Journal of Modern African Studies. 2022;60(4):597-617. doi:10.1017/S0022278X22000349
- [5] “Africa American evangelicals’ new offensive in Africa”, Le Monde, Noé Hochet Bodin, November 2025
- [6] “US airstrikes were a constrained choice for Nigeria”, Institute for Security Studies, Taiwo Adebayo, 2026
- [7] Le mariage entre personnes de même sexe est reconnu en France depuis le 29 mai 2013 et aux États-Unis depuis le 26 juin 2015
- [8] “Burundi President Stokes Fear Among LGBT People” Human Right Watch, Clementine de Montjoye, 2024
- [9] “Africa: Barrage of discriminatory laws stoking hate against LGBTI persons” Amnesty International, 2024
- [10] « Les évêques africains s’opposent à la bénédiction des couples homosexuels autorisée par le pape », Le Monde avec AFP, Janvier 2024
- [11] “Burkina Faso Criminalizes Same-Sex Conduct”, Human Right Watch, Alex Müller, 2025
- [12] “Senegal approves tougher anti-gay law as rights groups raise concerns”, BBC, Nicolas Négoce
- [13] AFRICAN (BANJUL) CHARTER ON HUMAN AND PEOPLES’ RIGHTS, African Union (1982)

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