Dans la foulée du dernier Sommet international sur l’intelligence artificielle (India AI Impact Summit), qui s’est tenu à New Delhi du 16 au 20 février en présence d’une vingtaine de chefs d’État, de grands dirigeants du secteur technologique et de représentants de la société civile, 2063Now se penche sur le sujet de l’IA en Afrique et sur son rôle potentiel comme levier de développement économique et de bonne gouvernance.
L’âge de l’intelligence artificielle (IA) constitue une rupture anthropologique majeure, comme l’être humain en a rarement connu dans son histoire. En effet, les applications presque infinies de l’IA peuvent, à terme, modifier la manière dont nous pensons, communiquons, travaillons et vivons ensemble.
Malgré des fondamentaux socio-économiques fragiles, des ressources fiscales limitées et un taux de pénétration technologique plus faible que dans d’autres régions du monde (internet, smartphones, puissance de calcul), les pays africains, dans leur diversité, doivent se doter de politiques d’intelligence artificielle ambitieuses (à la croisée du capitalisme d’État, des politiques industrielles et de formation) et investir massivement dans les infrastructures digitales publiques afin d’adresser les enjeux socio-économiques et environnementaux de notre siècle. Ils doivent également être capables d’articuler une pensée stratégique en matière de souveraineté numérique et de défendre leurs intérêts lors des conférences internationales dédiées, face aux intérêts de la Chine, des États-Unis et de l’Union européenne, qui tentent chacun d’imposer leur narratif sur ces questions.
Comme le dit l’adage : « Si l’on n’est pas invité à la table des discussions, c’est que l’on figure au menu. »
Les infrastructures numériques et l’énergie, clés de voute de la révolution de l’IA en Afrique
Le XXIème siècle sera celui de la donnée et de la puissance de calcul. En l’espace de quelques années seulement, l’intelligence artificielle (IA) s’est imposée dans le monde comme la nouvelle frontière technologique et industrielle, capable de bouleverser l’ensemble des activités humaines. La captation d’une part significative du potentiel et du marché mondial de l’IA par les économies africaines pourrait ajouter jusqu’à 1,5 trillion de dollars au PIB continental d’ici à 2030 [1].
Les fondements du développement et de l’implémentation de l’IA reposent sur trois principaux éléments : les infrastructures, les données et les usages.
En matière d’infrastructures digitales, les pays africains, dans la lignée des efforts menés sur la connectivité mobile et internet (câbles sous-marins, accessibilité aux smartphones, antennes, déploiement de la 5G, etc.), entreprennent des investissements dans les infrastructures digitales publiques dédiées à l’IA, mais restent en retrait par rapport à d’autres régions du monde. En 2025, le continent comptait 282 centres de données, soit près de 2 % des infrastructures mondiales, avec une forte disparité entre les pays au niveau continental et une concentration dans les cinq premiers pays (Afrique du Sud – 61, Nigéria – 25, Kenya – 20, Maroc – 14, Égypte – 13), qui cumulent plus de 47 % du nombre total de centres de données en Afrique [2]. De plus, le Maroc est à ce jour le seul pays africain disposant d’un superordinateur figurant parmi les plus puissants au monde [3]. La construction d’une infrastructure numérique africaine est indispensable à toute ambition de souveraineté numérique. En effet, la capacité à stocker, traiter, protéger et monétiser les données des Africains passe par le développement de centres de données sur le continent.
Le déploiement des centres de données est intrinsèquement lié à la question énergétique. Sans une énergie abondante et accessible, aucun déploiement d’infrastructures à la hauteur des enjeux ne sera possible, ce qui freinera les ambitions des pays africains en la matière et heurtera leur souveraineté numérique. Le potentiel énergétique des pays africains est immense (60 % du potentiel solaire mondial), mais il reste sous-financé (3 % des financements mondiaux) et trop focalisé sur les connexions individuelles. Si la dynamique au niveau continental semble enfin lancée (Mission 300), les pouvoirs publics doivent désormais accélérer et faire preuve d’innovation pour structurer les financements et les cadres réglementaires nécessaires à la transformation de ce potentiel en systèmes efficients capables de créer de la valeur pour les Africains.
Fort heureusement, l’ère de l’IA offre une opportunité singulière pour mobiliser des financements publics et privés, africains et internationaux, afin d’adresser simultanément les problématiques énergétiques et de connectivité du continent grâce à des investissements massifs dans les infrastructures énergétiques et numériques (notamment les lignes de transmission et les centres de données). D’après Infrastructure Investor, l’année 2025 a été record en matière de levées de fonds des gestionnaires d’actifs pour les projets d’infrastructure, notamment les centres de données, avec près de 300 milliards de dollars levés [4]. Il revient aux acteurs publics et privés africains de tirer stratégiquement parti de cette manne financière, en complément des capitaux domestiques africains — en particulier ceux des investisseurs institutionnels disposant de mandats de long terme. L’Africa Finance Corporation estime que l’ensemble des capitaux domestiques sur le continent dépasse 4 000 milliards de dollars [5] — afin de développer les infrastructures attendues par les populations et les entreprises africaines à travers des projets bancables à ambition nationale et régionale.
Penser les chaines de valeurs complète de l’intelligence artificielle pour assurer une autonomie stratégique et une souveraineté numérique
Au-delà des infrastructures nécessaires au déploiement de l’IA, la création de valeur liée à ces technologies dépend de la maîtrise de la chaîne de valeur dans un monde fragmenté, où le contrôle des chaînes de valeur est aujourd’hui utilisé comme une arme économique. L’IA ne réglera pas tous les problèmes d’emploi du continent, bien au contraire, mais elle peut offrir des débouchés sectoriels et favoriser la création de filières économiques et industrielles liées à la transformation locale des ressources naturelles du continent.
Certains pays africains sont richement dotés en métaux critiques et en ressources naturelles nécessaires à la transition énergétique mondiale et au déploiement de l’IA. Le continent disposerait de 30 % des réserves mondiales de minerais nécessaires à la transition énergétique [6]. L’électrification du monde dépend du cuivre et du zinc, dont la République démocratique du Congo (RDC) et la Zambie sont des acteurs systémiques de la production mondiale de cuivre. La RDC dispose également des premières réserves mondiales de coltan et de cobalt (estimées à 70%), nécessaires à la fabrication des batteries [7]. Le lithium, l’or, l’argent, le platinium le dysprosium et le néodyme constituent autant de ressources stratégiques et de métaux critiques indispensables aux chaînes de valeur liées au déploiement de l’IA et des technologies associées, notamment la fabrication des semi-conducteurs, et dont certains pays sont richement dotés (Afrique du Sud, Ghana, Guinée, Zimbabwe etc.).
L’Africa Finance Corporation a procédé à une cartographie des métaux critiques en Afrique afin que chaque pays puisse définir des politiques publiques adaptées pour assurer sa sécurité économique, son industrialisation, sa décarbonation progressive ainsi que l’adoption de l’intelligence artificielle et des économies numériques [8].
En conséquence, il appartient aux gouvernements de créer les conditions propices à la construction de parcs industriels favorables à l’implantation des géants de la tech, à la création de champions miniers et de sous-traitants locaux, au transfert de compétences, au développement des savoir-faire des travailleurs, à l’émergence d’écosystèmes dynamiques et à la montée en gamme dans la chaîne de valeur, à l’instar de Shenzhen en Chine dans les années 1980 avec l’industrie des biens électroniques [9].
Investir, c’est choisir le monde de demain. La révolution mondiale de l’IA ne sera pas portée uniquement par des acteurs privés, mais également par un capitalisme d’État, planificateur, capable d’articuler politiques industrielles, de recherche et de formation, garantissant une autonomie stratégique et limitant les dépendances [10].
Une vision holistique pour porter une véritable vision africaine de l’IA alignée sur la déclaration de Kigali
Dans un contexte mondial marqué par la compétition technologique et géopolitique autour des questions d’IA entre les États-Unis, la Chine et l’Union européenne, les pays africains font preuve d’agilité diplomatique en tirant parti de partenariats multiples (bilatéraux et avec des groupes privés présents en Afrique tels qu’Ericsson, Siemens, Alcatel, Huawei, ZTE, etc.) entre ces trois principaux acteurs [11], tout en réfléchissant à des opportunités de mutualisation et de coopération au niveau continental dans le cadre de la « Stratégie continentale africaine sur l’intelligence artificielle » publiée en 2024 et de l’Agenda 2063 [12].
Le sommet « Global AI Summit on Africa » s’est tenu en avril 2025 à Kigali autour de nombreux chefs d’État et acteurs du secteur, avec l’ambition déclarée de faire du continent un leader mondial dans l’adoption d’une IA éthique, fiable et inclusive, permettant d’accroître l’innovation et la compétitivité des économies africaines ainsi que le bien-être de leurs populations [13], dans la lignée du travail mené par Smart Africa depuis 2013 à l’initiative du gouvernement rwandais. Si la jeunesse des populations africaines constitue un atout pour une absorption rapide de l’IA dans les usages, ces technologies ne pourront devenir de véritables leviers de création de valeur que si les populations sont formées à développer de nouveaux usages et des applications dans l’économie réelle.
L’économie de l’IA en Afrique représente environ 5 milliards de dollars, soit 2,5 % du marché mondial [14]. Près de 29 pays africains se sont déjà dotés d’une stratégie nationale dédiée à l’IA, et des pays comme le Rwanda [15] et l’Éthiopie [16] ont annoncé en 2025 la création de hubs d’investissement consacrés à l’IA. D’après le « Government AI Readiness Index 2025 », un indicateur multidimensionnel (six piliers — capacité politique, infrastructures, gouvernance, adoption par le secteur public, développement et diffusion, résilience) évaluant chaque année les politiques publiques et les investissements mis en œuvre par les gouvernements en faveur du développement et de l’adoption de l’IA, l’Afrique du Sud, Maurice, le Kenya, le Nigéria et le Rwanda occupent les cinq premières places africaines du classement 2025, respectivement aux 65ème, 67ème, 68ème, 70ème et 74ème rangs (sur 194 pays) [17].
Malgré une prise de conscience continentale de l’enjeu de l’IA, les financements restent pour le moment concentrés dans un nombre restreint de pays. L’Afrique du Sud, le Nigéria, le Kenya et l’Égypte captent plus de 80 % des investissements technologiques et des financements continentaux alloués aux start-up spécialisées dans l’IA. À titre d’exemple, en 2024, la start-up kenyane Genome a sécurisé près de 638 millions de dollars de financements, soit près de 29 % du capital levé par l’ensemble de l’écosystème africain cette même année [18]. Le potentiel est immense et les cas d’usage se multiplient grâce à l’innovation des chercheurs et des entrepreneurs. Dans les domaines de l’agriculture (analyse des rendements et de la santé des cultures), de la santé (diagnostic et analyse d’imagerie médicale), de l’éducation (apprentissage personnalisé), de la culture (traduction et préservation des patrimoines), de l’action climatique (cartographie des puits de carbone, détection des fuites de méthane) et de l’administration publique (cadastre, solutions d’e-gouvernement, traitement fiscal), les solutions se multiplient afin d’améliorer les conditions de vie des populations et la productivité des économies.
Au-delà des gouvernements et des entreprises, les sociétés civiles africaines ont pleinement pris leur place dans les réflexions sur l’IA et la création d’un écosystème africain à travers des plateformes, think tanks et centres de recherche. L’initiative Deep Learning Indaba rassemble chaque année sur le continent des milliers de professionnels, ingénieurs et chercheurs africains de l’IA afin de créer une communauté continentale, de renforcer et d’approfondir le vivier de talents africains et de porter une voix africaine sur l’adoption et l’avenir de l’IA en Afrique et dans le monde. Dans une autre approche, le Global Center on AI Governance et l’African Observatory on Responsible AI se concentrent davantage sur les politiques publiques, la gouvernance et les inégalités potentielles que pourrait générer l’adoption de l’IA.
Ces initiatives sont indispensables pour accompagner la dynamique globale autour de l’IA et garantir que les populations africaines se tiennent aux côtés des États dans une approche concertée de définition des politiques publiques et des priorités stratégiques. Il est également fondamental que les chercheurs africains puissent participer à la conception des IA de demain dans une démarche de recherche ouverte, afin que les nouvelles solutions limitent les biais à l’égard des populations africaines.
Interroger les risques sociétaux et environnementaux inhérents à l’adoption massive de l’IA
Enfin, il apparaît important pour chaque pays de s’interroger philosophiquement sur les implications sociétales et environnementales de l’adoption massive de l’IA. Dans son essai « L’adolescence de la technologie », Dario Amodei, CEO d’Anthropic, identifie cinq risques existentiels pouvant découler de l’adoption massive, à l’avenir, d’une nouvelle génération de modèles LLM surpuissants, à fonctions et interfaces multiples, et capables d’effectuer des tâches de manière autonome [19]. Selon lui, l’utilisation abusive à des fins hégémoniques ou de déstabilisation par des terroristes et des autocrates, le chômage de masse, la concentration radicale des richesses, la manipulation des opinions et la dépendance psychologique constituent autant de menaces réelles découlant de l’émergence potentielle d’une « super IA ».
À cela s’ajoute, bien évidemment, la menace qui pèse sur l’environnement et la biodiversité. Les centres de données sont extrêmement énergivores et consommateurs d’eau. Ces besoins entrent en compétition avec ceux des populations locales, ce qui peut exacerber la pauvreté et les tensions sociales. De même, la chaîne de valeur de l’IA, notamment le traitement des terres rares, peut s’avérer particulièrement polluante. La sécurisation des approvisionnements en matières premières peut également générer une compétition féroce entre les pays et, à terme, des conflits.
Les pays africains sont particulièrement exposés à l’ensemble de ces menaces. Le crédit de la démocratie n’a jamais été aussi faible en Afrique, en écho aux tentations autoritaires observables dans le monde entier. Si les démocraties sont également capables d’utiliser la technologie contre leurs populations, les autocraties et les dictatures sont plus susceptibles de franchir le pas à des fins de surveillance, de manipulation des opinions et de captation des richesses, sans rencontrer d’entraves politiques. En matière de chômage, les pays africains ne parviennent déjà pas à créer suffisamment d’emplois pour absorber le nombre croissant d’actifs entrant sur le marché du travail. La démocratisation de l’IA pourrait provoquer une hécatombe de destructions d’emplois, notamment dans le secteur des services, alimentant les tensions sociales et les pressions migratoires intra- et extra-africaines.
Sur le plan climatique et environnemental, bien que le continent dispose de l’empreinte carbone la plus faible, tant au niveau annuel qu’historique, il demeure l’une des régions du monde qui pâtira le plus des conséquences du changement climatique. Les infrastructures digitales peuvent accentuer le stress hydrique dans de nombreux pays. La raréfaction des ressources en eau et la dégradation des sols accéléreront les déplacements de populations et fragiliseront les systèmes alimentaires africains déjà sous tension. Ces facteurs constitueront des sources accrues de conflits dans les prochaines décennies.
Sans vision stratégique et une adoption pragmatique, l’IA ne fera qu’accentuer les fragilités africaines
En l’espace de quelques années seulement, l’intelligence artificielle (IA) s’est imposée dans le monde comme la nouvelle frontière technologique et industrielle, capable de bouleverser l’ensemble des activités humaines.
Face à cette révolution technologique, inédite depuis l’avènement d’internet, les pays africains doivent investir dans l’IA (infrastructure et formation) comme un levier stratégique pour répondre aux nombreuses problématiques de développement et de gouvernance. Ils doivent également adopter des cadres réglementaires favorisant l’émergence d’une innovation africaine, tout en protégeant les populations et leurs données, et en se prémunissant contre des intérêts étrangers susceptibles de compromettre leur souveraineté numérique.
Toutefois, sans une vision claire portée conjointement par les gouvernements et les sociétés civiles, sans une adoption pragmatique et sans des réponses concrètes aux menaces existentielles précédemment évoquées, la révolution de l’IA et ses applications potentiellement illimitées risquent d’accentuer les fragilités politiques, économiques et sociales des États africains au lieu de les résorber [20].
Sources and Bibliography
- [1] « Africa’s AI Inflection Point Where Investment, Talent, and Innovation Converge”, Frost & Sullivan, 2026
- [2] Intelpoint, 2026, & “Les Afriques en cartes”, Le Monde La Vie Hors-Série, 2026 (L’intelligence artificielle – L’alliée d’une croissance durable p.91-92)
- [3] “Les Afriques en cartes”, Le Monde La Vie Hors-Série, 2026 (L’intelligence artificielle – L’alliée d’une croissance durable p.91-92)
- [4] “Fundraising in 2025 smashes all records” Bruno Alves, Infrastructure Investor, 2026
- [5] “State of Africa’s Infrastructure Report 2025” Africa Finance Corporation, 2025
- [6] “Africa’s critical minerals – Africa at the heart of a low-carbon future” Mo Ibrahim Foundation, 2022
- [7] BBC News
- [8] “Compendium of Africa’s Strategic Minerals 2026”, Africa Finance Corporation, 2026
- [9] “Breakneck – China’s Quest to Engineer the Future” Dan Wang, 2025
- [10] “AI at the Frontier of the New Industrial Policy Turn: How Should Africa Respond?”, Ayantola Alayande, 2025, Global Center on AI Governance
- [11] “Navigating the Multiplexity of Africa’s Digital Partnerships amidst Global Rivalry” Folashade Soulé, University of Oxford, UK, 2025
- [12] “African Union Digital Transformation Strategy for Africa (2020–2030)”, African Union,
- [13] “Key takeaways from the Global AI Summit on Africa”, Kevin Ochieng, UNDP, April 2025 & “The Africa Declaration on Artificial Intelligence” Global AI Summit on Africa, 2025
- [14] « Africa’s AI Inflection Point Where Investment, Talent, and Innovation Converge”, Frost & Sullivan, 2026
- [15] “New Rwanda AI Scaling Hub Announced at Global AI Summit on Africa”, World Economic Forum
- [16] “Ethiopia’s AI Institute Emerges as One of Africa’s Most Influential, Prime Minister Says”, Jeremy Werner, November 2025, Babl
- [17] “Government AI Readiness Index 2025” Oxford Insights, 2026
- [18] “Government AI Readiness Index 2025” Oxford Insights, 2026
- [19] “The Adolescence of Technology – Confronting and Overcoming the Risks of Powerful AI” Dario Amodei, January 2026
- [20] “Why Africa should sequence, not rush into AI”, Mark-Alexandre Doumba, 2026 Brookings

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