2063Now | Décembre 2025
À quelques semaines du début de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) au Maroc, le plus grand événement sportif en Afrique, 2063Now se penche sur la place du sport en Afrique et sa capacité à devenir plus qu’un vecteur d’émotions et d’unité nationale ou continentale le temps d’un court instant, mais un véritable outil au service du développement économique.
Le sport est « la continuation de la guerre par d’autres moyens », pour paraphraser Otto von Clausewitz, et constitue l’un des domaines dans lequel les pays africains semblent se battre à « armes » égales avec le reste du monde. Le continent est une terre de champions qui ont marqué l’imaginaire collectif, dépassant pour certains le simple cadre du sport pour impacter la vie des populations et le destin de pays.
D’Abebe Bikila, le premier champion olympique africain lors des Jeux olympiques de Rome en 1960, aux légendes qui ont marché dans ses pas ; Haile Gebrselassie, Hicham El Guerrouj, Kenenisa Bekele, Tirunesh Dibaba, Faith Kipyegon, Caster Semenya, Letsile Tebogo ; l’athlétisme a eu une place prépondérante dans l’arrivée des pays africains dans les plus hautes sphères du sport mondial, dominant aujourd’hui de nombreuses disciplines.
Le football, sport roi, a également apporté au sport africain ses lettres de noblesse. Les équipes légendaires du Cameroun 1990, du Nigeria 1996 et du Ghana 2010 ont fait vibrer l’Afrique et le monde. Les carrières de Belloumi, George Weah, Samuel Eto’o, Didier Drogba et aujourd’hui Mohamed Salah font partie intégrante de la grande histoire du football.
D’autres champions ont été de véritables pionniers dans leurs disciplines, ouvrant la porte à de nouvelles possibilités pour la jeunesse africaine. Hakeem Olajuwon (basketball), Kirsty Coventry (natation), Ons Jabeur (tennis), Francis Ngannou (MMA), Biniam Girmay (Cyclisme) ont démontré que les africains pouvaient rivaliser dans n’importe quelle discipline sportive.
Toutefois, tous ces parcours extraordinaires et moments marquants doivent souvent plus à la résilience individuelle de ces champions qu’à la planification et au soutien institutionnel.
Dès lors, et au-delà de la seule fabrique de champions, mais dans le cadre d’une véritable politique sportive prenant en compte les questions de santé publique et d’inclusion sociale, il est intéressant de s’interroger sur le potentiel que pourraient déployer de nombreux pays avec une planification institutionnelle au service du développement économique, de la santé publique et de l’unité nationale des pays africains.
Un plafond de verre brisé rapidement après les indépendances
Les pays africains sont des terres de sport et se sont imposés dans de nombreuses disciplines majeures et olympiques depuis les indépendances et leurs premières participations aux compétitions internationales.
Malgré leur arrivée tardive aux Jeux olympiques modernes, organisés pour la première fois en 1896, plusieurs nations africaines figurent parmi les meilleures au classement historique des médailles : le Kenya (33ème avec 124 médailles), l’Afrique du Sud (37ème avec 95 médailles) et l’Éthiopie (41ème avec 62 médailles) [1]. Aux Championnats du monde d’athlétisme, créés en 1987, le Kenya occupe même la deuxième place derrière les États-Unis, tandis que l’Éthiopie se classe 6ème et l’Afrique du Sud 22ème [2].
Les légendes évoquées en introduction ont contribué à marquer l’histoire du sport africain et mondial. Elles ont apporté du bonheur à des millions de personnes à travers le monde et prouvé que toutes les barrières pouvaient tomber, démontrant que les pays africains sont capables de produire de grands champions et de s’établir comme des puissances sportives internationales.
En football, le Nigéria et le Cameroun ont brisé le plafond de verre en remportant la médaille d’or aux Jeux Olympique en 1996 et 2000. En 2022, Le Maroc est devenu le premier pays africain à atteindre les demi-finales d’une Coupe du Monde de football au Qatar. Chez les jeunes, les nations africaines ont également remporté des titres majeurs. Le Nigéria est l’équipe la plus titrée en Coupe du monde U17 avec cinq couronnes. Le Ghana en 2009 et le Maroc en 2025 se sont imposés dans la catégorie U20.
Compte tenu du potentiel démographique actuel et futur des pays africains, ainsi que du faible niveau de détection et d’infrastructures sportives dans de nombreux territoires, le réservoir de talents demeure largement sous-exploité. Le meilleur est à venir si les politiques publiques suivent et prennent pleinement la mesure de ce potentiel.
Des pays se sont saisis du sport pour en faire un outil de soft power et de développement économique
Plus que de simples compétitions, le sport est devenu à travers les années un outil de soft power, un levier économique et un vecteur de la pop culture.
Depuis le XXᵉ siècle, l’organisation de compétitions sportives majeures a permis aux pays et villes organisateurs de montrer au reste du monde leur ambition en matière de développement économique, de richesse culturelle et d’innovation technologique.
L’accueil des Jeux olympiques (été et hiver) et de la Coupe du monde de football depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a été l’occasion, dans un premier temps, pour les blocs de l’Est et de l’Ouest de s’affronter, puis depuis les années 2000 pour les puissances émergentes d’annoncer au monde leur nouvelle puissance (Pékin 2008, Sotchi 2014, Rio 2016, ainsi que les Coupes du monde en Afrique du Sud 2010, Russie 2018, Qatar 2022 et Arabie Saoudite 2034), permettant un formidable coup de projecteur sur leur pays, au point de donner à nouveau l’envie à des pays « développés » d’accueillir ces grandes messes sportives (Paris 2024, Los Angeles 2028).
Cette ambition des États traduit davantage une volonté d’exercer leur « soft power » que de garantir des résultats économiques. Depuis 30 ans, les résultats économiques alternent entre franc succès (La Coupe du monde au Qatar en 2022 [3]) et désastre économique (Athènes 2004 [4]). Par ailleurs, l’héritage en matière d’infrastructures, souvent présenté comme l’une des principales raisons d’accueil par les organisateurs, s’accompagne parfois de scandales en matière de droits humains ou environnementaux.
Le sport est toutefois en mesure de générer des revenus faramineux tout en renforçant le soft power. Les revenus générés dans le monde par l’industrie du sport sont estimés à 417 milliards de dollars en 2024 par le cabinet Kearney [5] (certaines estimations dépassent les 1 000 milliards). Les États-Unis, à travers leurs quatre ligues majeures (National Football League – NFL, National Basketball Association – NBA, National Hockey League – NHL, Major League Baseball – MLB), et l’Angleterre, grâce à la « Premier League », ont créé des produits économiques et culturels pour leur marché intérieur et assuré leur rayonnement à l’international grâce aux droits TV et au merchandising. Les ligues américaines ont généré près de 54 milliards de dollars en 2024 (dont 23 milliards uniquement pour la NFL), et le championnat de football le plus suivi au monde près de 8,5 milliards de dollars [6] [7].
Au-delà de la consommation de l’événement (ventes de tickets et d’abonnements TV), le sport est désormais intimement lié à la mode et à la pop culture. La tenue de sport, notamment les maillots, est devenue un objet de mode porté au quotidien à travers le monde. Les marques se sont saisies de ce phénomène culturel et rivalisent de créativité pour proposer des modèles innovants, revisiter les grands classiques du passé et générer des revenus. Le maillot jaune iconique du Brésil est devenu un incontournable des garde-robes, les maillots de NBA sont portés dans le monde entier. En 2018, l’équipementier Nike a généré plus de 250 millions de dollars en quelques minutes avec le maillot du Nigéria commandé à des millions d’exemplaires, démontrant l’intérêt au-delà du continent [8]. Le sport à la capacité unique de fédérer et de façonner la culture, aux fédérations africaines d’en tenir compte pour négocier des contrats justes avec leurs équipementiers afin de proposer des produits alliant innovation et promotion culturelle.
Au niveau africain, l’économie du sport reste mineure mais en croissance. L’économie du sport en Afrique représente 5 milliards de dollars en 2023, soit 1 % de la valeur mondiale [9]. La Coupe d’Afrique des Nations 2023 en Côte d’Ivoire a montré ce que les pays africains pouvaient faire de mieux en matière d’organisation, de diplomatie sportive et de nation branding. La compétition a permis à la Confédération africaine de football (CAF) de générer plus de 80 millions de dollars de profit, un record dans l’histoire des compétitions en Afrique [10]. D’autres pays africains se sont saisis du sport comme levier de création de valeur. Le Bénin travaille avec les pays du Groupe Coton 4+ pour établir un partenariat avec la FIFA pour la conception de maillots et d’équipements à base de coton sourcé [11]. Le Rwanda a entrepris depuis quelques années une stratégie d’investissement dans les compétitions et infrastructures sportives. Le pays a signé un partenariat avec la NBA pour accueillir la filiale africaine de la ligue de basket, la Basketball Africa League [12], ainsi que des engagements avec des clubs de football européens pour promouvoir sa stratégie pays « Visit Rwanda », et a accueilli les championnats du monde de cyclisme en 2025 [13]. Dans la même lignée, le Maroc accueillera la CAN 2025 et sera le second pays africain après l’Afrique du Sud à accueillir la Coupe du monde, en co-organisation avec l’Espagne et le Portugal. En matière de diffusion du sport, le géant sud-africain Multichoice a longtemps été le leader africain grâce au groupe Supersport, récemment racheté par Canal+ [14].
Structurer le sport dans un contexte de ressources limitées
Les pays africains, dans leur diversité, font face à des ressources limitées et à d’autres priorités en matière de développement. Ils ne peuvent pas mettre en œuvre des politiques aussi ambitieuses que l’Arabie Saoudite (Vision 2030, Saudi Football Pro League, partenariats avec les fédérations internationales de boxe, de Formule 1, de MMA et de tennis, Coupe du Monde 2034, etc.) ou le Qatar (Qatar Sports Investments, Coupe du Monde 2022, Aspire, etc.) [15]. Toutefois, avec pragmatisme et célérité, de nombreux succès mis en œuvre par des pays à travers le monde et en Afrique peuvent être sources d’inspiration.
La Jamaïque fait figure de référence en matière de repérage et de formation des talents avec des ressources humaines et financières limitées. Malgré ses 2,8 millions d’habitants, le pays est un géant de l’histoire du sport et se classe 38ᵉ au classement historique des médailles aux Jeux olympiques et 6ᵉ aux Championnats du monde d’athlétisme. Le pays s’est spécialisé en athlétisme et a mis en place des compétitions scolaires nationales, les « Jamaica Boys and Girls Championships » [16]. Ce système unique permet une détection large et précoce des talents (10–14 ans), même dans les zones rurales et reculées, et avant que les enfants ne quittent le système scolaire. Cela renforce la structuration des équipes scolaires au niveau local, permettant ainsi un parcours vers le sport professionnel encadré par les clubs et la fédération jamaïcaine qui assurent la formation des entraineurs locaux. Les « Boys & Girls Champs » sont une véritable fête nationale qui va bien au-delà du sport. L’événement médiatisé mobilise les écoles, les familles, les collectivités locales, créant une dimension sociale et culturelle forte, et un cadre d’expression des rêves pour la jeunesse jamaïcaine. Le financement de l’événement assuré par l’État et des sponsors en fait un modèle réplicable pour de nombreux pays africains.
Autre modèle, le Maroc, qui a fait le choix d’investissements massifs dans les infrastructures et la création d’académies de football. L’Académie Mohammed VI, inaugurée en 2010, fruit de l’investissement de l’État chérifien et de partenaires privés, sélectionne chaque année une cinquantaine de jeunes de 13 à 18 ans pour leur proposer une formation footballistique et scolaire intensive afin de former les talents de demain du football marocain dans un système de sport-étude [17]. La fédération marocaine a également investi dans la structuration des championnats des catégories jeunes pour assurer la création d’un écosystème de performance généralisé et la détection des talents à travers le pays. La récente demi-finale du Maroc à la Coupe du Monde 2022, les victoires au Championnat d’Afrique des nations (CHAN 2025, rassemblant les joueurs évoluant dans les championnats locaux) et de la sélection des moins de 20 ans à la Coupe du Monde 2025 attestent de l’excellent travail des autorités marocaines depuis quelques années.
Le modèle des académies d’État peut être répliqué sous d’autres formats en créant des partenariats avec des clubs professionnels étrangers (Génération Foot, Diambars, Académie Armors FC, PSG Academy), des fondations philanthropiques et/ou des universités. En Afrique du Sud et en Égypte, la culture olympique, les compétions universitaires et les sections jeunes des clubs professionnels permettent l’émergence des talents et la performance de ces nations au plus haut niveau international dans de nombreuses disciplines.
La création de compétitions sportives interscolaires obligatoires, la spécialisation dans un nombre limité de sports, l’appui à la montée en compétences des entraîneurs au niveau local, les partenariats avec des entreprises privées, la mise en œuvre de bourses universitaires et le suivi méthodique des fédérations apparaissent comme autant de solutions pour faire grandir les talents africains et créer une culture de la performance. La détection des meilleurs talents au sein des diasporas constitue également un axe de progression majeure pour les fédérations africaines.
Permettre à chaque sportif africain de briller pour son pays
Cette ambition pour le sport africain se matérialisera uniquement si les pouvoirs publics se mettent au niveau de l’enjeu et mettent fin aux attitudes prédatrices et aux ingérences politiques. Les ministères des Sports doivent lutter activement contre la corruption et les violences sexuelles, pour permettre aux sportifs africains d’évoluer dans les meilleures conditions. Malgré les fonds de développement mis à disposition par certaines fédérations internationales, notamment la FIFA et World Athletics, de trop nombreuses fédérations africaines échouent à mettre en œuvre les conditions d’un développement pérenne et de ses infrastructures dans leurs pays. Pire, certaines fédérations se voient sanctionner en raison de scandales de corruption ou d’ingérence politique, privant les sportifs de compétitions [18].
Faute de conditions décentes et d’un soutien institutionnel au niveau international, de nombreux sportifs, de plus en plus jeunes, font le choix de représenter des nations étrangères pour bénéficier de meilleures conditions pour vivre de leurs talents, à l’instar de la sprinteuse nigériane Favour Ofili qui a pris la décision de représenter la Turquie après de nombreux manquements de la fédération nigériane d’athlétisme aux Jeux olympiques de Tokyo et de Paris [19].
En 2050, un jeune (15-24 ans) sur trois dans le monde sera africain [20]. Si cette jeunesse est avant tout appelée à transformer les secteurs traditionnels de l’économie (agriculture, industrie, services), elle peut également briller dans le sport et son industrie, et continuer à faire rayonner les pays africains dans les compétitions internationales. La place économique et culturelle du sport ne peut plus être ignorée et il appartient aux gouvernements africains de prendre la mesure de ce potentiel pour structurer cette industrie et créer les passerelles pour les sportifs de haut niveau et tous les métiers du sports (événementiel, journalisme, bien-être, administration, médecine du sport, etc). Les anciens sportifs avec des compétences de gestionnaires doivent prendre leur courage pour s’investir dans la transformation des fédérations nationales et africaines au service de la performance et de la valorisation des talents africains. Au-delà de la fabrique de champion, le sport doit également être pensé comme un vecteur des politiques de santé publique et dans le bien-être des populations.
Sources & Références
- [1] “Summer Olympics (1896–2024) Complete ranked medals”, Wikipedia
- [2] “World Athletics Championships All-time Medal table”, Wikipedia
- [3] “FIFA earns record $7.5bn revenue for Qatar World Cup”, Associated Press, 2022
- [4] “Did 2004 Olympics Spark Greek Financial Crisis?”, Associated Press, 2010
- [5] “From passion to profit: unlocking value in sports”, Kearney, 2025
- [6] “Record NFL revenue continues, with a focus on media opt-outs and global growth”, Michael Johnson, S&P Global, 2025
- [7] “European game generated 38 bln euros in 2023-24 season, study shows”, Reuters, 2025
- [8] “Nigerian World Cup jersey sells out after a record 3 million people try to pre-order it from Nike”, Ruth Umoh, CNBC, 2018
- [9] “Africa’s sports industry valued at $5b in 2023”
- [10] “Cote d’Ivoire 2023: Most Profitable AFCON In History – Motsepe”, Ayo Bada, Independent Newspaper Nigeria , 2024
- [11] “Le comité de pilotage du Partenariat pour le Coton se réunit au Bénin sous l’égide de la FIFA et de l’OMC » FIFA, 2024
- [12] “Visit Rwanda x Basketball Africa League”, Visit Rwanda, 2025
- [13] “Organisers hail success, vision of world cycling event in Kigali”, Paul Myers, RFI, 2025
- [14] “SuperSport: Celebrating 30 Years Of Sports Broadcast Revolution”, Broadcast Media Africa, 2025
- [15] “Saudi Arabia’s Vision 2030: Transforming the Kingdom into a Global Sports Hub”
- [16] “’Champs’ – the biggest deal in Jamaica”, World Athletic, 2014
- [17] « CAN 2025 : l’Académie Mohammed VI, la fabrique des futurs champions marocains », France 24, 2025
- [18] « La FIFA suspend le Congo-Brazzaville pour cause d’intrusion du pouvoir politique », Alexis Billebault, Le Monde Afrique, 2025
- [19] “Olympic sprinter Favour Ofili confirms controversial nationality switch from Nigeria to Turkiye”, Colin Udoh, ESPN, 2025
- [20] “As Africa’s Population Crosses 1.5 Billion, The Demographic Window Is Opening; Getting The Dividend Requires More Time And Stronger Effort”, Saurabh Sinha & Melat Getachew, UNECA, 2024

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