Économie : Planifier au-delà de la croissance économique, quelle protection sociale pour les pays africains ?

Un groupe de personnes en tenue d'affaires assis autour d'une table à une réunion, avec un planisphère derrière eux.

Octobre 2025

Les  objectifs de croissance économique ne doivent pas faire oublier aux États africains leurs prérogatives de garants de l’intérêt général et de la justice sociale.

Amilcar Cabral (figure emblématique du panafricanisme et artisan des indépendances du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau) rappelait que les populations ne se battent pas pour des idéaux mais pour des causes pratiques telles que la paix, de meilleures conditions de vie et l’avenir de leurs enfants. Dans sa constante recherche du “réel” tout au long de son engagement révolutionnaire et panafricain, Cabral avait compris que les idéaux restaient vides de sens s’ils ne s’accompagnent pas d’une véritable amélioration des conditions de vie des populations [1].

S’il existe aujourd’hui un impératif pour les gouvernements africains de créer une valeur économique durable, matérialisée notamment par la croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB), celle-ci ne saurait être une fin en soi. Elle ne dispense pas les États de leurs responsabilités fondamentales : garantir l’intérêt général, la cohésion et la justice sociale.

Pourtant, la croissance du PIB demeure, pour de nombreux acteurs politiques et économiques (y compris les institutions financières internationales, les agences de notation et les investisseurs), l’indicateur de référence pour évaluer la vitalité et la santé économique d’un pays, au même titre que le ratio dette/PIB.

Toutefois, la croissance économique, si elle ne s’accompagne pas d’opportunités pour les entreprises (marchés, transformation locales, montée dans la chaîne de valeurs), les populations locales (emplois, formations), et de plus grandes recettes fiscales pour l’État, est une croissance vaine. Pire, elle peut être génératrice d’un accroissement des inégalités préfigurant des tensions sociales et politiques. De ce fait, la croissance économique doit s’accompagner d’une amélioration manifeste des conditions de vie des populations notamment des plus vulnérables à travers des programmes sociaux ciblés et efficaces, tels que les transferts monétaires ciblés, de prestations d’invalidité, de pensions, d’inclusion économique et sociale, de programmes actifs du marché du travail ou d’allocations de chômage.

Au cours des trente dernières années, certains pays ont réussi à mettre leur croissance économique au service de politiques sociales ambitieuses. Selon le rapport 2025 de la Banque mondiale sur la protection sociale, près de 4,7 milliards de personnes bénéficient de programmes à travers le monde, principalement dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Malgré une amélioration de la couverture des populations les plus vulnérables, ce sont près de 1,6 milliard d’individus qui n’ont toujours pas accès à la protection sociale et 400 millions dont l’accès au programme est insuffisant pour les sortir de la pauvreté. En Afrique, près de 827 millions de personnes ne sont pas ou insuffisamment couvertes par les mécanismes de protection existants [2].

Programmes marquants au cours des 25 dernières années dans les pays émergents

Le Brésil constitue l’exemple le plus emblématique avec le programme « Bolsa Família », qui a redéfini les politiques sociales à travers une approche multidimensionnelle ayant largement contribué à la réduction de la pauvreté au début des années 2000. Lancé en 2003 par le gouvernement brésilien, ce dispositif a transformé l’action publique en combinant transferts monétaires conditionnels avec des exigences en matière de santé et d’éducation. Dès 2006, plus de 11 millions de foyers ont bénéficié du programme, soit près de 45 millions de personnes. Selon la Banque mondiale, le programme a été responsable d’environ 28 % de la réduction totale de la pauvreté au Brésil entre 2002 et 2012. En 2015, la proportion de la population vivant sous le seuil international de pauvreté a chuté de 13 % à 3 % grâce au programme [3].

L’Indonésie illustre également le rôle majeur que peuvent jouer les programmes sociaux dans la réduction de la pauvreté. Le programme “Keluarga Harapan” (PKH), lancé en 2007, a constitué le premier dispositif national de transferts monétaires conditionnels du pays. Inspiré des expériences latino-américaines, il cible principalement les ménages pauvres avec des obligations liées à la scolarisation des enfants, aux visites prénatales et à la vaccination. Dès 2016, plus de 6 millions de ménages ont bénéficié de ce programme et son extension progressive a permis de couvrir près de 10 millions de familles en 2019, soit environ 15 % de la population indonésienne. Selon la Banque mondiale, le PKH a contribué de façon significative à la réduction de la pauvreté et à l’amélioration des indicateurs de capital humain, en particulier la fréquentation scolaire et l’accès aux services de santé maternelle et infantile. Les analyses attribuent au programme environ 25 % de la réduction observée de la pauvreté dans le pays entre 2007 et 2019, faisant du PKH un pilier central de la politique sociale indonésienne et un exemple marquant d’un dispositif de transferts conditionnels en Asie du Sud-Est [4].

Quelques exemples en Afrique

Si les programmes sociaux se sont développés au cours des dernières années en Afrique (pour rappel, 45 pays africains disposent de programmes de protection sociale, soit trois fois plus qu’à la fin des années 1990 [5]), les taux de couverture, notamment des populations les plus vulnérables, restent encore perfectibles. Toutefois, certains programmes brillent par leur approche multidimensionnelle et innovante adressant à la fois, pauvreté, climat et genre à l’instar des programmes mis en œuvre ces dernières années en Ethiopie, au Bénin et au Togo [5].

Pour rompre avec les cycles de sécheresse et de famine des décennies 1980-2000 et réduire sa dépendance à l’aide humanitaire, l’Éthiopie a lancé en 2005 le Productive Safety Net Program (PSNP). Ce dispositif gouvernemental soutenu par des bailleurs internationaux allie transferts monétaires et travaux publics destinés à renforcer les infrastructures locales et la résilience climatique. Devenu l’un des plus vastes programmes d’Afrique, le PSNP a soutenu près de 8 millions de bénéficiaires en 2019, faisant figure de modèle en matière de sécurité alimentaire, de ciblage communautaire, d’inclusion sociale et d’action climatique [6].

Dans le cadre de la mise en œuvre de sa feuille de route de transformation économique (Plan d’Action du Gouvernement – PAG 2021-2026), le Bénin a déployé les programmes Assurance pour le Renforcement du Capital Humain (ARCH) et  “Gbessoke” visant à accroître la capacité et l’accès aux services sociaux de base ainsi qu’aux opportunités économiques de façon durable et équitable. Ces programmes ciblent principalement l’accès aux services de santé, la formation professionnelle, l’accès au crédit pour les acteurs du secteur informel ainsi que les pensions retraite (à destination des agriculteurs, commerçants, transporteurs et artisans du secteur informel) [7].

Son voisin le Togo a fait preuve d’innovation technologique pendant la pandémie de COVID-19 en lançant le programme “Novissi”, en partenariat avec la Banque mondiale et l’Agence Française de Développement. Novissi cible les travailleurs du secteur informel privés d’emploi en raison des mesures sanitaires. Grâce à des transferts monétaires via des portefeuilles électroniques, le gouvernement togolais a soutenu plus de 600 000 personnes inscrites sur la plateforme accessible par téléphone avec des versements de 12 500 francs CFA par mois pour les femmes (⅔ des bénéficiaires) et 10 000 francs CFA pour les hommes. Cette initiative a démontré la pertinence des solutions de e-gouvernement pour renforcer l’efficacité de l’action publique [8] [9].

La digitalisation est une opportunité unique pour les gouvernements de mettre en place des solutions ciblées et adaptées en partenariat avec le secteur privé

Dans un contexte de ressources budgétaires limitées des gouvernements, la digitalisation des services de protection sociale offre l’opportunité aux gouvernements de mettre en œuvre des programmes mieux ciblés et plus efficaces, à l’image du programme “Novissi”.

Les solutions numériques permettent une meilleure couverture des populations, notamment les plus vulnérables et éloignées des principaux centres urbains. Elles offrent également la possibilité d’intégrer un meilleur suivi des allocations et une plus grande transparence dans la gestion de l’argent public.

Aujourd’hui, les images satellites, les informations de connexion aux réseaux électriques, les données mobiles, et les transferts d’argents sont autant de sources d’informations précieuses qui, dans le cadre de partenariats stratégiques avec les opérateurs privés (énergies, télécommunication, transfert d’argent) permettraient aux gouvernements de mieux identifier les besoins des populations vulnérables en fonction de leurs revenus et leurs activités économiques. La co-construction de solutions numériques, notamment via la création de portefeuille numérique et registres sociaux numériques à multi-usage, constitue l’un des plus puissants leviers à disposition des gouvernements africains dans les années à venir pour lutter activement contre la pauvreté avec des ressources limitées mais mieux employées.

Le programme “Novissi” au Togo a pu être performant notamment grâce au croisement des bases de données des abonnements téléphoniques et du fichier électoral togolais. Le Kenya (“Enhanced Single Registry”) et le Nigéria (“Nigeria Digital Identification for Development”) ont créé ces dernières années des registres sociaux numériques et des guichets uniques pour centraliser les prestations sociales et renforcer la rapidité et l’efficacité du déploiement des programmes.

La licorne nigériane Flutterwave spécialisée dans les solutions de paiement en ligne travaille de manière plus active avec le gouvernement fédéral nigérian pour développer des programmes favorisant l’inclusion financière des populations vulnérables et des entrepreneurs, preuve que les solutions de demain pourront capitaliser sur la vision d’ensemble des gouvernements et la capacité d’innovation du secteur privé.

Rien ne sera possible ou soutenable sans un accroissement des ressources fiscales

Toutefois, même la volonté politique la plus engagée en matière de lutte contre la pauvreté ne pourrait se soustraire à l’impératif pour les gouvernements africains de mobiliser des ressources internes de manière plus efficace et conséquente. En effet, dans son rapport “Statistiques des recettes publiques en Afrique 2024” [10], l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) souligne que le ratio moyen impôts/PIB (recettes fiscales totales, cotisations de sécurité sociale comprises, en pourcentage du PIB) était en moyenne 16.0 %. Cette performance est inférieure aux niveaux de l’Asie et du Pacifique (19.3 %), de l’Amérique latine et des Caraïbes (21.5 %) et des pays de l’OCDE (34.0 %). Aucun programme sociaux de grande ampleur ne pourra être financé sur la durée sans des recettes fiscales et non-fiscales conséquentes et prévisibles.

Pour cela, il appartient aux administrations publiques de faire mieux en œuvrant sur trois axes principaux : la légitimité de l’État auprès des populations à percevoir l’impôt, la lutte contre les flux financiers illicites [11] et l’accroissement de l’assiette fiscale. Les deux premiers vont de pair. En effet, les populations en capacité de payer l’impôt auront plus d’incitations à le faire avec des administrations publiques transparentes et efficaces dans leurs actions et luttant activement contre la corruption. En 2024, près de 88 milliards de dollars ont échappé aux administrations fiscales africaines d’après l’Union Africaine [11].

Il apparaît également nécessaire de mettre à contribution les grandes entreprises nationales ainsi que les multinationales étrangères, afin qu’elles acquittent leur juste part d’impôt, notamment dans les industries extractives. Par ailleurs, dans un souci de santé publique et de protection de l’environnement, de nouvelles taxes pourraient être créées (sur le sucre, le sel, les composants chimiques, les produits de beauté, la pollution, etc.) afin de garantir que les produits arrivant sur les marchés africains soient conformes aux normes sanitaires internationales, notamment les médicaments et les produits agroalimentaires. Il s’agit de veiller à ce que les consommateurs africains ne pâtissent pas des stratégies d’optimisation des coûts mises en œuvre par certaines entreprises ni de la négligence des autorités sur ces questions.

Enfin, à moyen/long terme, la formalisation progressive de l’économie est une nécessité pour favoriser une plus grande insertion sociale et économique, et accroître la part des recettes fiscales des gouvernements. Les programmes de formations professionnelles, d’incitation fiscale et d’explication de l’utilité des impôts sont importants pour créer des chemins vers la formalisation des micro et petites entreprises sur le continent, responsables de près de 80% de l’emploi [12] et 40% du PIB des pays africains [13].

Des solutions essentielles pour répondre aux aspirations de dignité de la jeunesse africaine

La croissance des pays africains doit être mise au service d’un développement inclusif et d’une prospérité partagée, à la hauteur du potentiel offert par la jeunesse de leurs populations. Pourtant, une large part de ces populations demeure vulnérable et soumise à de fortes disparités territoriales et de genre. Dans un contexte marqué par la multiplication des crises climatiques et sanitaires, le renforcement des systèmes de protection sociale devient un impératif stratégique. Ces systèmes ne sauraient être calqués sur les modèles occidentaux davantage conçus pour répondre au vieillissement démographique, mais doivent plutôt être pensés comme des instruments essentiels de résilience, d’équité et de dignité, permettant à chaque Africain de se réaliser dans son pays, indépendamment de ses conditions socio-économiques.

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Sources & Références

[1] “Amilcar Cabral – Recueil de textes introduit par Carlos Lopes” Centre Europe – Tiers Monde (CETIM), 2013 cit. page 15

[2] World Bank. 2025. State of Social Protection Report 2025: The 2-Billion-Person Challenge. Washington, DC: World Bank

[3] “Bolsa Familia in Brazil – Public Impact Fundamentals” Centre for Public Impact, 2019 & Global Alliance Against Hunger and Poverty

[4] “ Program Keluarga Harapan –  Main Findings from the Impact Evaluation of Indonesia’s Pilot Household Conditional Cash Transfer Program”, World Bank, 2011

[5] “Boosting opportunities for the most vulnerable: the Productive Social Safety Net toolbox for Africa” World Bank Blog Camilla HolmemoChristian BodewigRobert S. Chase Suleiman Namara November 02, 2023

[6] Kalle Hirvonen, Elia A. Machado, Andrew M. Simons, Vis Taraz,“ More than a safety net: Ethiopia’s flagship public works program increases tree cover” Global Environmental Change,Volume 75,2022,102549, ISSN 0959-3780 ; (Beegle et al., 2018)

[7] Gouvernement de la République du Bénin, ARCH & Gbessoke

[8] “Novissi: Prévenir les impacts sociaux de la pandémie de COVID-19 au Togo” Groupe Agence Française de Développement, 2021

[9] Lawson, Cina, Morlé Koudeka, Ana Lucía Cárdenas Martínez, Luis Iñaki Alberro Encinas, and Tina George Karippacheril. “Novissi Togo: Harnessing Artificial Intelligence to Deliver Shock-Responsive Social Protection.” ©World Bank Group, Washington, DC.

[10] OCDE/CUA/ATAF (2024), Statistiques des recettes publiques en Afrique 2024 : La facilitation et la confiance comme moteurs de la conformité fiscale volontaire dans certaines administrations fiscales africaines, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/cd87af6f-fr.

[11] On définit ici comme faisant partie des flux financiers illicites l’évasion fiscale, blanchiment d’argent, transferts illégaux de capitaux, corruption, manipulation des prix de transfert, encore exportations sous-déclarées. Source “L’Afrique saignée à blanc par les flux financiers illicites” Le Point Afrique, Publié le 7 Septembre 2025

[12] Organisation Internationale du Travail

[13] « Pillar of Africa’s Economy: A focus on the informal sector role » African Leadership Magazine, Joshua Muhammed, 2024

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